La France, société d’héritiers : quand le travail ne suffit plus à changer de condition sociale En France, la question de l’ascension sociale par le travail semble de plus en plus difficile.
Quand le travail ne suffit plus

La France, société d'héritiers : quand le travail ne suffit plus à changer de condition sociale
En France, la question de l’ascension sociale par le travail semble de plus en plus difficile. Selon de nombreux économistes et sociologues, notre pays est revenu à une situation proche de celle du XIXe siècle, où l’héritage constitue le principal levier d’enrichissement et de mobilité sociale. Cette tendance, loin d’être anecdotique, façonne en profondeur la société française et ses inégalités.
L’héritage, moteur principal de l’enrichissement
En 1970, l’héritage représentait environ 30% du patrimoine national. Aujourd’hui, il en constitue 60% (Le Monde). Cette progression spectaculaire s’explique par la hausse des prix de l’immobilier et des actifs financiers, mais aussi par la stagnation des revenus du travail. Dans ce contexte, la rente et la transmission patrimoniale deviennent les moyens les plus sûrs de s’élever dans la société, reléguant le travail et l’innovation au second plan.
Selon l’INSEE, en 2023, près de 60% des ménages propriétaires ont bénéficié d’un apport familial pour accéder à la propriété, contre 40% il y a vingt ans. L’héritage n’est plus un simple bonus, mais une condition sine qua non pour accéder à certains marqueurs de réussite sociale, comme l’achat d’un logement ou la constitution d’un patrimoin.
Un ascenseur social en panne
La jeunesse issue des classes populaires se retrouve particulièrement pénalisée. L’accès à la propriété, par exemple, dépend de plus en plus des dons familiaux et des héritages (Le Monde). Face à la flambée des loyers et à la précarité de l’emploi, beaucoup de jeunes actifs restent contraints de vivre chez leurs parents ou en colocation. Le travail, autrefois perçu comme un vecteur d’émancipation, est désormais vécu comme une forme d’aliénation, voire de soumission, sans garantie d’amélioration de sa condition.
Les chiffres de l’INSEE confirment cette tendance : seuls 15% des enfants d’ouvriers accèdent aujourd’hui à une catégorie sociale supérieure à celle de leurs parents, contre 25% dans les années 1970. Selon une étude relayée par Les Echos, 70% des Français estiment que l’ascenseur social est « en panne » ou « très difficile à prendre ». Le sentiment de blocage est massif, en particulier dans les grandes métropoles où le coût de la vie explose.
Une société figée, des inégalités qui se creusent
La rente n’innove pas, ne prend pas de risques. Elle perpétue un statu quo social, où les mécanismes de reproduction des élites se renforcent. La fiscalité, souvent présentée comme l’outil principal de réduction des inégalités, peine à compenser l’incapacité structurelle à créer des conditions favorables à la mobilité sociale (Les Echos). Dans les zones tendues, le travail ne permet même plus de se loger décemment, aggravant le sentiment d’injustice et de déclassement.
L’INSEE montre que l’écart de patrimoine entre les 10% les plus riches et les 50% les moins fortunés n’a jamais été aussi important depuis trente ans. En 2022, le patrimoine médian des 10% les plus aisés atteignait 716 000 euros, contre 113 000 euros pour la moitié la moins fortunée. Cette concentration du capital familial accentue la reproduction sociale et limite la diversité au sein des élites économiques, politiques et culturelles.
La France, championne européenne des millionnaires : un paradoxe révélateur
Le rapport annuel du Crédit Suisse, Global Wealth Report 2025, révèle que la France se hisse désormais à la troisième place mondiale du nombre de millionnaires, derrière les États-Unis et la Chine. En 2024, la France compte plus de 2,8 millions de millionnaires, un chiffre en hausse constante ces dernières années.
Ce boom du nombre de millionnaires français s’explique principalement par la valorisation de l’immobilier et la transmission intergénérationnelle du patrimoine. Or, cette évolution ne reflète pas une démocratisation de la richesse par le travail ou l’innovation, mais bien la concentration et la reproduction du capital au sein des mêmes familles. Ce phénomène accentue la fracture sociale : alors qu’une minorité accumule des fortunes, la majorité peine à accéder à la propriété ou à constituer un patrimoine.
Des perspectives de mobilité sociale en question
L’augmentation du nombre de millionnaires en France pourrait laisser penser à une société plus prospère et dynamique. Pourtant, cette prospérité est loin d’être partagée. Les jeunes adultes issus de milieux modestes voient leurs perspectives de mobilité sociale se réduire, tandis que les héritiers bénéficient d’un effet de levier sans précédent.
Le contraste entre la hausse du nombre de millionnaires et la stagnation, voire la régression, de l’ascenseur social, souligne l’urgence d’une réflexion sur la redistribution des richesses et l’accès aux opportunités. La France risque de devenir une société « à deux vitesses », où l’avenir se joue avant même la naissance.
Vers un nouveau pacte social ?
Face à cette réalité, la jeunesse se détourne du modèle traditionnel du travail et aspire à d’autres formes de réussite, parfois idéalisées, comme le sport ou l’entrepreneuriat fulgurant. Mais pour la majorité, l’héritage reste le facteur déterminant. La France doit repenser son pacte fiscal et social pour redonner au travail sa valeur émancipatrice et offrir à chacun la possibilité de s’élever par ses propres moyens (CAE).
Certaines pistes émergent, comme une réforme de la fiscalité sur les successions, ou la création d’un « capital de départ » universel pour les jeunes adultes, financé par une taxe sur les très gros patrimoines. Autant de débats qui animent la société française, à la recherche d’un nouveau souffle pour l’égalité des chances.









