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Les Chemins Singuliers de Touria

  • novembre 24, 2025
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Touria, c’est l’histoire d’un voyage qui n’a jamais vraiment cessé, simplement changé de forme. De la soif de découvrir le monde aux Emirats jusqu’aux ruelles d’Essaouira, elle a troqué les horaires du tourisme pour un autre temps, celui des mains qui tissent, martèlent, ciselent, et de bijoux qui racontent une double culture assumée. Entre Paris, Montreuil et le Maroc, elle compose aujourd’hui une vie de bohème, nomade et engagée, où chaque pièce devient un fragment de récit plus vaste, entre Occident et Afrique du Nord.

Enfance, racines et artisanat

Petite, Touria ne “rencontre” pas vraiment les artisans : elle grandit avec eux. Sa mère, originaire de Fès, l’emmène chaque été au Maroc, dans une famille où tout le monde coud, tisse, brode, où les cousines et les tantes vivent au rythme du fil et de l’aiguille. Sa mère, grande couturière et brodeuse, habille ses enfants “de la tête aux pieds”, faisant d’eux ses modèles vivants et naturels. Sans le savoir encore, Touria est déjà plongée dans une culture du fait-main, de l’ornement, des matières qui ont une âme.

Longtemps pourtant, ce décor reste “normal”, presque invisible. Comme beaucoup d’enfants, puis de jeunes adultes, elle ne relie pas encore ces étés à Fès, ces heures passées au milieu des tissus et des broderies, à ce que deviendra plus tard sa vie. Ce lien se révélera plus tard, sur les routes du monde et au détour d’une rencontre inattendue, quand l’artisanat cessera d’être un décor familier pour devenir un axe central de son destin.

Le voyage comme premier rêve

Avant les bijoux, il y a eu le grand désir du voyage. “C’était longtemps le voyage. Ça l’est toujours”, confie-t-elle, comme une évidence qui n’a jamais cessé de battre en arrière-plan. Pour donner corps à ce rêve, elle travaille dans le tourisme aux Emirats, “pour voyager”, faute de moyens à l’époque pour s’offrir les périples dont elle rêve vraiment.

Au fil des années, elle découvre des cultures, des manières d’habiter le monde, des artisanats singuliers, des cuisines qui la passionnent autant que les objets. Ces expériences accumulées nourrissent une curiosité sensorielle qui relie les saveurs, les matières et les gestes des artisans. Peu à peu, le modèle travail-hiérarchie-horaires, si structurant dans le secteur du tourisme, ne lui ressemble plus : le cadre est trop serré pour une femme qui aspire à une autre liberté.

Une chaussure en raphia qui change tout

La bascule se produit au Maroc, à un moment charnière. Touria vient de quitter le tourisme et atterrit seule à Essaouira, avec l’envie de se reposer, de se ressourcer, de se reconnecter “à rien”. Cette parenthèse qu’elle imagine calme et silencieuse devient le point de départ d’une nouvelle aventure. Elle y fait une rencontre “incroyable” : une jeune artisane qui travaille le raphia et fabrique des chaussures.

Ensemble, elles imaginent une paire sur mesure. Touria dessine un peu, explique ce qu’elle veut, et la jeune femme donne vie à cette idée avec son geste sûr et son savoir-faire. De cette simple paire de chaussures naît un grand basculement : “l’aventure a démarré grâce à cette chaussure en raphia”. En changeant de chaussures, elle change de vie. Les réactions des femmes dans les rues parisiennes et montreuilloises, leurs regards, leurs questions, lui font comprendre l’impact de cette création sur son propre corps et sur le désir des autres.

Essaouira, refuge et matrice

Pourquoi Essaouira ? Parce que cette ville est d’abord une destination-refuge. Touria s’y rend pour “se reposer, se ressourcer, se reconnecter”, portée par le vent de l’Atlantique et la douceur d’une médina à taille humaine. Elle y trouve un espace de vide fertile, un lieu où l’on peut laisser un ancien chapitre se terminer et un nouveau s’esquisser en douceur.

Essaouira devient peu à peu un point fixe dans sa vie nomade. C’est de là qu’elle part à la rencontre des artisans, qu’elle sillonne les routes marocaines, qu’elle chine des pièces berbères qu’elle rapportera ensuite à Paris ou Montreuil pour les dévoiler dans des boutiques éphémères. L’atelier y est à la fois sanctuaire et carrefour : un lieu pour travailler le métal, les pierres fines, mais aussi un espace de passage où circulent histoires, savoir-faire et influences.

Vivre avec les artisans

“Je n’ai pas vraiment rencontré les artisans, j’ai toujours vécu avec eux”, résume-t-elle. Des étés à Fès, entourée d’oncles, de tantes et de cousins qui exercent des métiers de couture, tissage et broderie, jusqu’aux tisseuses berbères de tapis qu’elle fréquente aujourd’hui, sa vie est peuplée de mains expertes. Sa propre mère, couturière et brodeuse, habille ses enfants comme des créations à part entière, faisant du vêtement une extension de l’amour et du savoir-faire familial.

Ce lien se prolonge avec sa propre fille, qu’elle emmène depuis toujours “à la rencontre des artisanes”. Inaya, aujourd’hui âgée de 12 ans, a grandi au milieu des métiers à tisser, des raphias, des tapis suspendus, essayant enfant de reproduire ces gestes techniques, au grand amusement des artisanes. Ce passage de relais, cette attention à l’expérience incarnée, renforcent pour Touria l’évidence d’un savoir-faire véritablement ancestral, qui se transmet par le geste autant que par la parole.

La beauté du geste maîtrisé

Ce qui frappe Touria chez les artisanes, c’est cette apparente simplicité. Devant elles, tout a l’air “très simple” : elles prennent une grande aiguille, du raphia, et les mouvements s’enchaînent dans une auto­matique évidence. Mais en tentant de les rejoindre dans ce travail, elle mesure la complexité de la technique, la précision des gestes, la concentration que cela exige.

Elle comprend alors que cette facilité n’est qu’un mirage : derrière se cachent des années de pratique, d’expérience, et un savoir-faire transmis “de génération en génération”. Chez les tisseuses berbères, la même évidence se retrouve devant le métier à tisser ou le tapis en cours. Ce geste ancré, répété, nourri par les femmes qui se succèdent, constitue pour elle un trésor vivant qu’elle souhaite honorer à travers ses créations.

Inspiration berbère et pierres fines

Touria a toujours été “très, très inspirée par la culture berbère”, une culture qu’elle décrit comme millénaire et pourtant “toujours aussi moderne”. Elle refuse de la cantonner au passé ou aux clichés : pour elle, ces motifs, ces symboles, ces formes correspondent à notre façon actuelle de nous habiller, plus qu’à une vision figée des grand-mères ou des grandes tantes.

Elle regrette ces phrases qu’elle entend parfois : “Ça ressemble à ma grand-mère, ça ressemble à ma grande tante”. À travers ses bijoux, elle cherche au contraire à ramener cette culture au quotidien, à la faire vibrer avec ce que l’on porte aujourd’hui. Les pierres fines s’imposent alors comme une évidence esthétique et symbolique : elle les choisit parce qu’elle les trouve belles, bien sûr, mais aussi parce qu’elles apportent une forme de noblesse, autant au bijou qu’à la culture qui le porte.

Un processus créatif nomade

Son processus créatif commence dans la rue, les bazars, les marchés. Touria “chine beaucoup des pièces berbères” en sillonnant les villes du Maroc, à la recherche de fragments d’histoire à transformer. Ces pièces deviennent la base de son travail, des supports sur lesquels elle va venir poser sa touche.

À partir de ces éléments anciens, elle orne, assemble, réinvente avec des pierres semi-précieuses, mais aussi de la résine, de la pâte de verre, ou d’autres matériaux glanés au fil de ses trouvailles. Rien n’est figé : la matière dicte souvent la direction, et chaque trouvaille vient nourrir une nouvelle composition. Ce mouvement permanent, entre chiner et recomposer, donne à ses bijoux une allure de constellations personnelles, faites de temps, de voyages et de rencontres.

Une pièce manifeste

Parmi toutes ses créations, une pièce la touche particulièrement. C’est un rectangle ciselé à la main, chiné au Maroc, typique de l’orfèvrerie berbère, qu’elle a orné de perles dites “africaines”. Ces perles de verre, fabriquées sur l’île de Murano, près de Venise, portent elles aussi leur propre histoire de voyage et de traversée.

Dans ce bijou, Touria voit un condensé de ce qui la constitue : l’art berbère, l’Afrique qui fait partie de son ADN, et le voyage, symbolisé par ces perles qui ont “voyagé à travers le temps et l’histoire”. Ce collier devient presque une autobiographie silencieuse, un dialogue entre continents et cultures, un pont intime entre ses origines, ses pas et ses inspirations.

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Tradition, modernité et vie de bohème

Pour elle, marier tradition et modernité n’est pas un exercice compliqué : la culture berbère est déjà, en elle-même, d’une modernité frappante. Dans les bijoux comme dans la poterie, elle y voit des lignes, des audaces graphiques, des couleurs qui résonnent pleinement avec notre époque. Son rôle consiste surtout à mettre ce patrimoine à l’honneur, avec “une petite touche” que l’on qualifie de moderne, même si, à ses yeux, la modernité est déjà contenue dans la tradition.

Lancer son activité ne se fait pas sous le signe du défi, mais de l’aventure. Elle décrit son parcours comme un “vrai chemin de vie”, où cette fameuse chaussure en raphia l’emmène sur des routes multiples, parfois économiquement incertaines mais riches de liberté. La difficulté, reconnaît-elle, réside davantage dans la façon de “gagner sa vie” tout en restant fidèle à un mode de vie nomade qu’elle revendique : ne jamais être sédentaire, pouvoir continuer à produire au Maroc, travailler avec les artisans du tissage, notamment ceux qui créent les tissus en aloe vera, le sabra. Cette vie de bohème, elle l’assume et l’adore.

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Collaborations et client·e·s inspirants

Son travail avec les artisans repose d’abord sur la présence. Touria se rend sur place, passe du temps avec eux, partage des moments de discussion, de rires, de doutes, d’inspirations croisées. Elle dit pouvoir raconter “des milliers d’anecdotes” tant ces rencontres sont riches en aventures, en évolutions et en liens humains.

Au fil des années, les collaborations se transforment en cheminement partagé : les artisans évoluent à travers ce qu’ils confectionnent pour elle, tandis qu’elle apporte de nouvelles idées, souvent nourries par les envies exprimées par ses clients. Elle tient à les mettre à l’honneur : leurs demandes, leurs rêves de bijoux, leurs histoires influencent profondément ses collections. Ces échanges dessinent de nouvelles pistes de création et donnent naissance à des pièces qui sont le fruit d’un triangle fertile entre artisans, créatrice et porteurs du bijou.

Double culture et message aux jeunes femmes

À travers ses créations, Touria espère transmettre avant tout “cette double culture, cette richesse à travers l’Occident et l’Afrique”. Elle s’inspire de l’Afrique du Nord, mais aussi plus largement de ce dialogue entre deux continents, deux rythmes de vie, deux regards sur le monde. Pour elle, cette double appartenance n’est pas une tension, mais une chance immense, une ressource à partager.

Aux jeunes femmes qui rêvent de se lancer, elle adresse un message clair : beaucoup de passion, beaucoup de détermination, puis, avec le temps, de la bienveillance. Ce sont, selon elle, les trois piliers qui permettent de tracer son chemin sans renoncer à soi. La passion comme moteur, la détermination comme colonne vertébrale, et la bienveillance – envers soi-même, envers les autres – comme douceur nécessaire pour durer.

Une phrase pour résumer un destin

Si elle devait résumer son parcours en une phrase, Touria répond : “Je n’invente rien. Je fais renaître ce que le Maroc m’a appris.” Dans cette formule, tout est là : l’humilité face à un héritage plus grand qu’elle, la conscience d’être un maillon dans une chaîne de femmes, d’artisanes, de couturières, de tisseuses, et la fierté de le faire renaître dans un langage contemporain.

Ses bijoux ne sont pas seulement des accessoires, mais des “histoires où se croisent héritage, audace et émotion”. Point après point, pierre après pierre, Touria continue d’écrire un destin singulier : un chemin fait de raphia et de métal, de tapis berbères et de perles de Murano, d’étés à Fès et de vent d’Essaouira, où chaque femme qui porte l’une de ses pièces devient, à son tour, le prolongement vivant de cette histoire.

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Zanatane est la signature collective des journalistes du magazine éponyme, incarnant une voix unie qui exprime la vision et les valeurs du média. Sous ce pseudonyme, l'équipe partage des articles qui célèbrent la créativité, l’esthétisme, et l’art de vivre à travers des sujets liés au design, à la gastronomie, à l’art contemporain et au voyage. Cette plume collective reflète l’engagement commun d’une rédaction curieuse, exigeante et sensible, dédiée à transmettre des récits harmonieux et inspirants dans le respect de la diversité culturelle et des innovations durables.

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